top of page
250211_MF-poesie-commune-couv_renifler-couv.webp

Il arrive qu’un livre impose son titre comme une première énigme, et une première intensité.

Tel, ainsi, Paradisiaca. Un Lac-Opéra, qu'Elke de Rijcke fait paraître aux éditions MF, dans la collection «Poésie commune», sous la forme d’un petit bloc rouge à reliure cartonnée accompagné d’une carte postale en noir et blanc représentant le lac de Constance (Bodensee en allemand).

D’abord, donc, le paradis, ou plutôt le paradisiaque (danté, et redanté, pour user d’un mot beckien, puisque Dante est lui-même convoqué en ces pages). Si le paradis (du grec paradeisos, «parc, jardin») nomme un lieu, paradisiaque en suggère l’effet, qui n’est peut-être jamais d’ailleurs qu’une promesse : «qui ? l’aube, si prometteuse la saison», lit-on à l’ouverture du poème, sous le titre adverbial d’un «Enfin», et par la voix du cœur, un des quarante-trois personnages de cet opéra poétique (dont six fois le lac).

C’est qu’il s’agit moins de dire la ponctualité d’un topos, que l’essor d’un désir, qui fait à chaque instant mouvement et conduction : «mon instinct est désir grand vent», lit-on encore dans «Épousailles en quelque sorte», sous la dictée du cœur, encore. C’est cette «Lente précipitation» (autre poème) qui est ici en question : vertu puissamment sexuée d’un trajet qui conduit de quelque départ à quelque arrivée («miraculeuse écume où les étoiles montent / pendant que la baie se lève sur leur langue humide», disent pour finir les amants sur le lac).

Je ne me risquerai pas toutefois à contracter ici l’ampleur de cette pérégrination amoureuse, qui se déploie selon un découpage en treize chapitres, chacun (sauf le quatrième) s’ouvrant sur l’obscurcie flagrante d’une image. L’amour, puisqu’il y en a, s’y noue à la terre, et aux spectres : phasmes de la culture et des corps, qui ne cessent de s’écrire – «irisations qui montent lentement, petites bulles / tissages peu articulés, dissimulations / tentatives de nudité» (l’âme dans l’église s-martin).

Et apparitions brutes d’une «poupée», reconduisant l’amour à sa claire âpreté : «le dos de la poupée est du plus doux abricot à chevelure rouge vissée-noyée» (le marionnettiste).

Mais j’en reviens au titre, et à son jeu.

Le mot composé Lac-Opéra nomme le thème (le lac) et le rhème (l’opéra), en soulignant leur apparente antithèse : immanence liquide des eaux («quand l’espace devient eau qui sourd partout», disent communément diverses sources), et pluralité vocale d’un chant non réconcilié, qui chante en plus d’une langue («Bodamonsee, Bodmansee, Podmensê puis Bodemensee / et Bodemsee ramenés à l’actuel Bodensee», dit l’âme).

Mais puisque, précisément, ce titre en assure la composition, il faut le comprendre comme une sorte d’hypallage, affectant l’opéra du principe de continuité lacustre, et le lac, pour son compte, de la polyphonie opéradique. Pour le dire autrement : le titre, qui programme à plus d’un égard la forme même du livre, induit la fragmentation échoïque du thème et du lieu (topos), qui apparaît dès lors comme irréductible à tout cadrage, et à toute carte, qu’elle soit géographique ou postale.

L’effet-paradis du Lac-Opéra tient sans doute précisément à cette articulation délicate où se rencontrent l’unité du lieu, le mouvement du trajet, et la pluralité des voix : «ici explosent les réticulations roses qui ceignent les prés, les nœuds de perles “impossibles à dénouer”» (l’œil sur la gravure).

On peut appeler cela un livre, rougeoyant donc en son volume : l’unité stricte d’un dit dont la beauté tient à cela qu’il consiste en lui-même, au péril pourtant du monde, de ses choses et de ses causes. Où l’on dira du paradis qu’il se trouve là, précisément, où l’on parvient à proprement se tenir : «où leur destination est ici et maintenant / et toutes les destinations imaginables / qui pourraient en résulter» (Dante Paradiso Canto, 2023).

    bottom of page