
La lecture du troisième et dernier volume des Utopiques de Gilles Jallet (après, donc, Les Utopiques, I, puis Les Utopiques 2. La Spirale de l’histoire), suscite une réflexion sur la vertu d’un titre enveloppant une triple teneur, et qui ravive l’étymologisme limpide de Thomas More :
- génétique, puisque, comme l’écrit Jallet : «Ce sont donc trois livres disparates qui se trouvent rassemblés sous le même titre générique» (p. 9). L’utopie, c’est donc d’abord la dis-location (relative) des lieux à l’intérieur du lieu du livre: ce que marque, d’une part, la triplicité du cycle ; ce que marque, d’autre part, le pluriel même du titre – selon un principe déjà mis en œuvre par L’Utopie première de More, articulée en deux livres (un récit de voyage, puis une description de l’île).
- thématique : «Les textes réunis sous cette bannière appartiennent à des espaces et à des époques indéterminés, autrement dit eux-mêmes utopiques» (quatrième des Utopiques, I). L’utopie n’implique donc pas ici la nullité de la référence (selon le jeu du préfixe négatif grec u-), mais le flottement d’un rapport indicatif à des «mondes» consistant chacun selon «sa propre quiddité» («Avant-propos» des Utopiques, 3). Ainsi, dans le troisième volume, celui de l’Égypte ancienne, dont relèvent aussi bien Sinouhay, l’autoportrait, L’Île du serpent Ka, Débat entre un homme et son Ba, Le Charme d’eau, que le Monologue du cœur.
Le nom même d’utopie s’entend alors du geste de reprise «repoétique» d’un monde, qui délocalise la source pour la resituer dans l’autre «lieu» d’une langue française s’infléchissant elle-même vers l’étranger. Jallet désigne d’ailleurs précisément comme «identité utopique» cette vexion ou version paradoxale d’un sujet qui ne se retrouve proprement chez lui qu’au terme de l’«épreuve de l’étranger» (Berman).
- rhématique : c’est que l’utopie nomme un genre en sa règle formelle, qui suppose une consistance dis-loquée – ces textes, écrit Jallet, «ont été construits en l’absence de tout fondement solide, et ne se soutiennent que par eux-mêmes, comme des constructions de tours dans l’espace» (Utopiques I, quatrième).
Il faut méditer cette dernière formule, rigoureusement babélienne : elle dit le fait local («dans l’espace») de l’invention utopique, qui reconduit le lieu à sa possibilité figurale (le «tour», au sens même de la rhétorique). Non pas, donc, le non-lieu (l’absence de lieu), mais la puissance inventive de quoi se soutient tout lieu : «Je m’éloignai dans le sens inverse du courant / vers le sud / car je pressentais la révolte qui allait éclater / Après quoi je ne pouvais répondre de ma vie» (Sinouhay, l’autoportrait, dans Les Utopiques, 3, p. 28).
(Marquons ici l’abyme du lieu, comme condition de toute «habitation» – pour répéter ici le mot hölderlinien.)
D’où – encore – le désir d’une langue autre, qui se formule pourtant, apparemment du moins, dans la grammaire du même : «Ah ! Si seulement je connaissais des phrases inconnues des mots originaux des vers nouveaux qui ne soient jamais venus à l’esprit de personne et dénués de toute répétition» (Monologue du cœur, dans Les Utopiques, 3, p. 157).
Disons-le ainsi : la langue a lieu, comme désir utopique d’un lieu «inconnu», c’est-à-dire irréductible à toute localité topique.
L’Utopie donc maisonne : elle fait maison (ou livre) du désir d’un lieu qu’elle n’institue qu’au prix d’un arrachement, comme le marque enfin le sous-titre des Utopiques, 3, «Hout-Ka-Ptah» : «La Maison de l’Esprit de Ptah».
Mais, contrairement à ce que le sens qu’on dit commun pourrait laisser penser, il n’y a de maison qu’utopique, c’est-à-dire de lieu qu’hanté par la promesse et la possibilité du non-lieu. «Rien n’aura eu lieu que le lieu» se lisant alors «le lieu n’a lieu qu’au lieu du rien».
